DEMEURE(S) 1

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Joël Paubel  / Salle des gens d’armes /

« Unius columnae infinita specula » D’une seule colonne les images à l’infini

« […] la chose oncques ou miroer ne se moustre en son lieu, ne le lieu de l’ymage n’est ou lieu de la chose. […] et ainsy voit on aucunement la chose, maiz ce n’est pas en son droit propre lieu, et a la verité aussi, ne voit on pas a parler proprement la chose principal, maiz on en voit l’ymage et la semblance. » Evrard de Conty (Livre des échecs amoureux moralisés –vers 1400-) Que Mélanie Bachour-Pator et Roger Bellon ont traduit par : « […] la chose dans le miroir ne se montre jamais en l’état et le lieu de l’image n’est pas dans le lieu de la chose […] et ainsi on voit (parfois) la chose mais ce n’est pas dans son état propre exact et à la vérité aussi on ne voit pas à proprement parler la chose réelle mais on en voit l’image et la physionomie »

Soit trois miroirs plans, verticaux et mobiles, pour inciter à la réflexion :

« Dans le reflet, le miroir conjoint l’identité et la différence, selon le principe de l’analogie, fondamental au Moyen âge, pour penser l’homme, le monde et l’art. » Fabienne Pomel, « Miroirs et jeux de miroirs dans la littérature médiévale » Presse Universitaires de Rennes, 2003.

Décider de la mesure des miroirs n’est pas chose simple car il s’agit d’ajuster les surfaces réfléchissantes  aux dimensions du corps et de l’architecture.

J’ai toujours en tête le Modulor augmenté, basé sur l’observation de l’architecture traditionnelle européenne. Ça nous fait ici une hauteur de six pieds du Roi et c’est assez heureux comme mesure.

Reste la largeur. J’ai alors adopté la position de l’homme de Vitruve, bras tendus écartés, pour faire un carré.

Évoquer Vitruve à cet endroit c’est aussi rappeler ses considérations sur le corps des colonnes dans son quatrième des Dix livres d’architecture.

Face au miroir seul :

« Speculum imaginat, Imaginem exprimit, aut reddit » Le miroir rend la semblance d’une personne, Nicot, Thresor de la langue française -1606- Il s’agit ici de distinguer la « semblance » en tant que forme extérieure visible de la « senefiance » et son sens profond et sa signification cachée. (Nicot traduit « semblance » par « imago », alors que le latin en général distingue « imago » et et « similitudo » -déjà dans la tradition classique, ensuite dans la tradition théologique-) Luc Willocq -mars 2013-

« Idem inter columnas se ipse speculatur » Le même au milieu des colonnes médite sur lui-même (En jouant sur le double sens du verbe speculari, regarder –fixement- et -sens tardif et médiéval- contempler /  méditer sur.  Speculari est de la même racine que speculum, miroir.) Luc Willocq -mars 2013-

Deux miroirs face à face :

« Unius columnae infinita specula » Le mot speculum désigne à la fois le miroir et l’image renvoyée par un miroir : « d’une seule colonne les images à l’infini ». Luc Willocq -mars 2013-

« Si les deux miroirs des cristaux au fond de la fontaine ne reflètent que la moitié du verger chacun, ils appellent à une reconstruction unitaire par le spectateur invité à se déplacer » Fabienne Pomel, « Miroirs et jeux de miroirs dans la littérature médiévale » Presse Universitaires de Rennes, 2003.

Deux ou trois miroirs (r)assemblés :

Avec deux ou trois miroirs, on peut obtenir plusieurs images d’un même objet selon les angles entre les miroirs, la position de l’objet et la position de l’œil par rapport à ces miroirs et la taille des miroirs.

Outre l’image de l’objet dans chacun des miroirs, on peut aussi voir dans l’un d’eux l’image de l’image de l’objet dans l’autre miroir.

En diminuant l’angle entre les deux miroirs, on peut voir de nouvelles images d’images.
 Deux miroirs face à face permettent de voir une infinité d’images de l’objet.

On peut fabriquer un périscope avec deux miroirs et un kaléidoscope avec trois miroirs (Le nombre de miroirs multiplie le nombre d’images possibles puisque l’objet peut se refléter dans chacun des miroirs et que chaque image peut avoir une image dans chacun des miroirs )

« […] la spécularité entraîne le regard dans un parcours indirect, qui procède par renvois et par analogies, et qui semble attester au sein du visible un ailleurs de l’invisible » Sabine Melchior-Bonnet, « Histoire du miroir », Pluriel, Hachette Littératures, 1994.

Work in Progress :

L’ambiance est au chantier, les miroirs mobiles attendent leur destination.

Les surfaces réfléchissantes sont posées sur des chariots roulants de miroitier.

Les miroirs s’appliquent à refléter. Une bande son accompagne les chariots pour faire écho et stéréo.

« Una columna, infinite columnae repercussae » Le mot repercussae s’applique à la fois à la vue et au son « une seule colonne, à l’infini des colonnes reflétées / renvoyées en écho ». Luc Willocq -mars 2013-

Le corps pris entre l’écho et le reflet, ce dispositif de réflexion laisse le champ libre à la médi(t)ation.

« C’est pourquoi le miroir apparaît souvent au seuil des récits, et en association avec des seuils » Fabienne Pomel, « Miroirs et jeux de miroirs dans la littérature médiévale » Presse Universitaires de Rennes, 2003.

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Merci à Luc Willocq pour les expressions latines, à Charlotte Demonque pour leur transcription en lettres pochoir, à Nils Paubel pour la bande son.

 

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